Vendredi 4 mai 2012 5 04 /05 /Mai /2012 19:35
- Publié dans : MOTS DES AUTRES - Ecrire un commentaire



Elle vous dit : la maison est sur les hauteurs, perdue dans les bois. Suivez-moi. Conduisez doucement car le chemin est mauvais. Elle est devant, seule dans sa voiture. Vous, vous êtes derrière, dans une autre voiture.

La route c’est une route du midi de la France, l’heure c’est loin dans la nuit. Le ciel est noir et bleu. Une cendre bleuie avec des étoiles grésillant par-dessous, attisées par un vent insensé, violent, un vent fou furieux.

 

Vous quittez bientôt la route pour un chemin en pente, un chemin de misère qui tutoie les étoiles. Enfin la maison, massive, serrée à ses flancs par les chiens du vent fou. Vous y entrez pour y trouver aussitôt une fraîcheur et une amitié. La fraîcheur c’est celle des vieilles pierres, des escaliers en bois, des pièces creuses et rondes comme un ventre, comme une fable. L’amitié c’est celle d’une parole, la parole de cette jeune femme qui vous donne asile pour cette nuit. Elle vous parle d’elle c’est-à-dire de ceux qu’elle aime.

Nous sommes faits de cela, nous ne sommes faits que de ceux que nous aimons et de rien d’autre.

Si retranchée soit notre vie, perdue sur les hauteurs brûlées de vent, elle n’est jamais si proche que dans une poignée de visages aimés, que dans cette pensée qui va vers eux, dans ce souffle d’eux à nous, de nous à eux.

 

Elle parle et vous écoutez ce gravier d’étoiles crissant dedans sa voix. Vous êtes à plusieurs centaines de kilomètres de chez vous et pourtant vous êtes là, dans cette parole aimante, tranquillement aimante, doucement aimante, oui vous êtes dans ce genre de parole comme chez vous, sur vos terres. Elle est là votre maison – sans pierres, sans portes ni fenêtres, là, sur les hauteurs d’une parole battue d’amour, blanchie par un vent d’amour pur. Vous écoutez en regardant ces murs, ces objets et ces meubles.

 

Vous ne bougez que peu de chez vous, et quand vous en sortez c’est pour être en proie à cet étonnement des autres, la vie des autres, leurs soucis, leurs attentes, comment ils mangent et de quoi ils meurent, comment ils travaillent et de quoi ils rêvent, ce qu’ils mettent dans leur maison et ce qu’ils en rejettent, comment ils font avec la vie qui passe, qui passe.

La maison de ce soir est simple, rude dans son apparence, on dirait une maison bâtie pour le vent, élevée pour le confort du vent qui siffle à travers les pierres, chante aux fenêtres, rôde comme un chat dans les couloirs.

 

La jeune femme devine votre pensée. Elle vous dit : c’est vrai qu’elle est belle, cette maison. Elle a trouvé sa vraie beauté un soir d’été comme celui-ci, il y a bien longtemps, dans la pièce à côté. La mort était là, dans cette chambre, et au centre de la mort, ma mère, si vieille alors, si fatiguée. Un dernier effort et elle avait enfin touché au repos, ce repos dont nous ne savons rien que la frayeur qu’il nous donne, ce repos des mains à jamais vides et du cœur ouvert comme une noix sous la dent d’une bête.

C’était ma mère qui était là, dormante dessous la vie, et ce n’était plus ma mère, je ne saurais trop vous expliquer. Ma mère c’était le fond de mon cœur – et voilà que le fond cédait et que mon cœur tombait, sans rien qui le retienne. Je croyais vaguement à Dieu, à l’époque. J’y croyais comme on croit au printemps devant la douceur d’un lilas, la délicieuse délicatesse d’une lumière.

 

Mais vous savez : on croit en Dieu quand ça va bien et quand ça va mal on ne croit plus à rien, on a peur, on est malade de peur, on cherche la sortie, vous comprenez, c’est ça, on cherche une issue, n’importe laquelle. Il ne faut pas se raconter d’histoire là-dessus, n’est-ce pas : personne ne croit vraiment en Dieu. Même le Christ a le visage trempé de sueur à l’approche de mourir. Vous voyez, je connais mon Évangile : « Oh Père, écartez de moi cette souffrance ». Allez dans les hôpitaux, écoutez le récit des guerres : ce n’est pas Dieu qu’ils appellent, les soldats en charpie sur les champs de bataille. Ce n’est pas Dieu qu’ils réclament, c’est leur mère.

Là, devant mon cœur en charpie, je ne pouvais appeler ma mère, ça n’aurait servi à rien de l’appeler. Imaginez : un corps immobile et autour, par ondes de plus en plus larges, de moins en moins silencieuses, la lumière d’un matin d’été, les paroles étouffées des adultes (nous étions nombreux ce jour-là, parents et amis en vacances) et enfin les rires des petits enfants, courant dans la maison comme au fond d’une forêt, se cachant et se trouvant, riant de se cacher dans les placards, hurlant d’être trouvés. Nous les laissions aller. Nous ne voulions pas de la tristesse des enfants – qui peut vouloir cela, d’ailleurs. Nous leur avons simplement dit : voilà, la chambre vous est ouverte, ce n’est pas une chambre interdite. Grand-mère vient de mourir. Elle restera ici deux jours, ensuite nous la mettrons en terre. Vous pouvez aller lui dire bonsoir. Si vous ne le souhaitez pas, ce n’est pas grave. Nous savons, nous, adultes, bien plus de choses que vous, mais devant ce qui vient d’arriver nous sommes ignorants, comme vous.

 

Les enfants nous écoutaient, attentivement. Ils ne sont pas entrés dans la chambre au début. Nous, adultes, nous avons peur de la mort, presque aussi peur que de la vie. Et au début les enfants ont pris sur eux de cette peur, de cette gravité qui nous venait soudainement. Ils allaient dans la maison plus lentement, presque calmes. La belle fièvre des vacances ne les a pourtant pas quittés. L’après-midi ils sont sortis comme tous les jours. Et c’est en revenant que cela s’est passé : un retour éclaboussé de rires, de poursuites. Sept, huit enfants, le plus grand dix ans, la plus petite quatre ans, des bras chargés de fleurs des champs, des bleuets surtout, et les voilà qui se précipitent dans la chambre, ouvrent les volets, la petite fille grimpe sur le lit de la morte, les autres lui passent les bleuets et on dispose tout ça en désordre, et on reste longtemps, qui en tailleur sur le lit, qui allongé sur un tapis, on reste une demi-heure, une heure peut-être, à parler des jeux d’hier, de ceux à venir, puis on sort en chantant de la chambre, une légère caresse au visage pétrifié, et ainsi pendant deux jours : des milliers de pas entre les prés, le vent et le lit, des milliers de chemins entre les fleurs, le soleil et le visage enfoncé dans l’oreiller blanc. Même la nuit ils entraient dans la chambre, étouffant leurs rires pour ne pas nous réveiller. Nous nous gardions d’intervenir. C’était la seule intelligence que le chagrin nous laissait : ne surtout pas intervenir. Nous étions intimidés, oui, intimidés par cette noblesse des enfants, cette noblesse élémentaire de leur conduite, cette manière, pardonnez-moi de parler aussi lourdement, cette manière de rester auprès de Dieu, le Dieu ébouriffé des jeux d’été, jusqu’au plus noir de l’ombre. Nous les avons donc laissés inventer cette manière d’aller dans notre peine, cette manière d’y aller comme des étourneaux au ciel d’été, comme la vie dans la vie.

 

Deux jours, ça a duré. Deux jours, deux nuits. Une fête. Une fête comme je n’en avais jamais vu, une fête qui ne salissait pas les larmes, qui n’empêchait pas la douleur, mais une vraie fête, quand même. C’est au deuxième jour que c’est arrivé. C’est la plus petite qui est venue vers nous. Les enfants avaient quitté la table depuis longtemps. Nous goûtions à cette paix des fins de repas, ce plaisir de parler de choses sérieuses, pauvrement sérieuses, frivolement sérieuses – la politique, le travail, vous voyez le genre – et la petite est venue, essoufflée, radieuse : venez vite, grand-mère est en train de sourire. Nous l’avons suivie et nous avons vu : le visage avait changé en deux jours. Il s’était simplifié, presque plus de rides et, au bord des lèvres, comme un fin sourire. Non : j’enlève le « comme » – un vrai sourire, à peine visible, certes, mais c’est toujours comme ça, l’invisible, toujours sur la pointe la plus légère, la plus frêle du visible, à peine perceptible, à hauteur d’enfant, jamais à hauteur d’adulte, jamais. Puis l’enterrement a eu lieu, et une semaine après c’était la fin des vacances.

 

Cette histoire est vieille de cinq ans. Depuis cinq ans cette maison a trouvé sa vraie beauté, sa vraie place dans le vent, sous les étoiles. Depuis cinq ans le vent est ici comme chez lui. Chassé de partout, furieux d’être chassé de partout, il vient ici rejoindre sa paix, son repos, sa maison. Depuis ce jour où une tribu d’enfants a présidé aux funérailles d’une vieille femme, comme ils savent reconduire au ciel un moineau trouvé mort sur la route, avec cette grâce qui leur est propre, qui ne leur vient ni de leur entourage ni de rien de connu au monde, qui leur vient d’où – je me le demande, cinq ans après je me le demande encore.


Christian Bobin

Par Tinuviel
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Samedi 7 janvier 2012 6 07 /01 /Jan /2012 23:41
- Publié dans : DE TOUT ET DE RIEN - Ecrire un commentaire

 

Il est presque minuit.

 

Je suis en train d'étudier dans ma chambre ; dans le lit près de moi, tu es blotti comme un petit paquet d'amour tout chaud, et tu dors. Douceur sur ton petit visage en paix, après les cauchemars et les frayeurs qui t'ont propulsé, tremblant et en sanglots, vers mes bras et ma réassurance.

 

Je t'ai dorloté, installé dans mes draps dont l'odeur t'apaise, programmé des musiques toutes douces et des chants d'oiseaux sur le PC, et me suis remise à travailler pendant que ton souffle, petit à petit, s'envolait vers des rêves plus doux.

 

Maintenant je te regarde, je bois la tendresse de cet instant, et je pense merci, merci, merci pour toute cette joie qui ruisselle sur mes joues et me lave des poussières de la journée.

 

Bientôt, je vais venir te rejoindre, sans bruit et sans mouvement brusque pour ne pas chiffonner ton sommeil, et je passerai moi aussi de l'autre côté du monde en fermant les yeux, me baignant dans tes odeurs et ta chaleur d'enfant,.

 

Ca faisait longtemps que tu n'avais plus partagé mon lit, mon petite prince. Je profite de cet instant fragile, de ce cadeau.

 

Demain matin, le sourire encore endormi, nous pourrons plonger dans les câlins et nous réjouir de cette petite perle à rajouter au collier de nos moments d'amour.

Par Tinuviel
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Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 15:07
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 "Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder ils s'habitueront."

 

René Char

Par Tinuviel
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Mercredi 4 janvier 2012 3 04 /01 /Jan /2012 15:06
- Publié dans : ART - PHOTO - Ecrire un commentaire

Une mystérieuse "tour de guet", aux allures de repaire elfique, perdue toute seule dans un petit bois privé, que j'ai découverte lors d'une promenade aux champignons cet automne...  je me demande à quoi elle pouvait bien servir...

 

Tour-de-guet.JPG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et elle ne se trouvait pas loin de cet arbre si particulier, la preuve que l'endroit est un peu magique !

 

arbre-magique.jpg

Par Tinuviel
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Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 18:05
- Publié dans : DE TOUT ET DE RIEN - Ecrire un commentaire

 

J'aime ton corps que le temps marque à voix basse...

 

Tu m'as dit ça un jour, ou plutôt tu l'as écrit, tu te souviens, dis ? Et tu te souviens de mon émotion, des ces larmes qui coulaient parce que j'avais senti et ressenti la tendresse et la poésie dans ce regard que tu posais sur moi ?

 

Phrase précieuse parmi mes trésors, je la garde tatouée dans ma mémoire pour toujours. Malgré tout. Malgré toi.

 

Et j'en viens à me demander si, un jour, nous devrons renoncer au désir...

Quand je dis nous, je ne veux pas seulement dire toi et moi qui nous mentons si mal, je veux dire nous tous qui, un jour ou l'autre, glissons sur une vie en pente vieille.

Vient-il une année, un instant où le désir de l'autre, de n'importe quel autre, s'endort comme un vieux chien fourbu ? Le désir de toucher, renifler, lécher, caresser, exciter, émouvoir, faire délirer l'autre et soi-même ? S'use-t-il ? Meurt-il ?

 

Devons-nous un jour renoncer à la fête des corps, à cet afflux de sang, de sueur et de sève qui gonfle nos rivages, nous arraisonne et nous déraisonne ?

Vient-il un âge triste, un âge terne où on ne brûle plus, où tout plaisir de chair devient sans odeur et sans goût, où les bras s'engourdissent de trop peu de caresses, où nos lèvres s'assèchent et oublient d'embrasser, de dire la tendresse et le plaisir, de dire les mots du rêve ?

 

Tu te souviens, dis, quand tes yeux gris d'orage me capturaient comme un pêcheur fiévreux, et mes joues qui brillaient comme des pommes de cire ?

Tu te souviens encore de ma peau douce qui fondait sous ta peau rude, et nos corps emmêlés

pour ne faire plus qu'un seul et même territoire à conquérir sans cesse ? Et de ma joie à être cette femelle amoureuse,  soumise et fière de l'être, qui te laissait toute autorité sur son corps et son plaisir ?

Que reste-t-il, déjà, de ces tempêtes-là, de ces chaudes gourmandises ?

 

Un corps qui s'ensommeille ?

 

Ou bien vieillit-on avec un désir dont l'intensité demeure intacte, mais dont l'expression finit par devenir à ce point grotesque ou indécente que l'on finit par l'enfouir au plus profond de notre pudeur de vieux naufragé ? Ressentir encore et toujours, mais ne plus pouvoir, ou ne plus oser...

 

Pourtant, ce n'est pas parce que flétrissent nos paysages que se tarissent nos sources intimes.

 

Les corps se fanent, mais pas les perles qui roulent et scintillent au fond de nous, encagées dans nos chairs périmées, celles-là non seulement restent intactes, mais elles grossissent, s’embellissent et se nacrent au creux de nos cœurs, protégées par nos coquilles, polies par le ressac de nos émotions, par le flux et le reflux de nos larmes et de nos voyages intérieurs.

 

Mais qui les voit encore, ces perles, quand la cruauté du temps insulte nos corps devenus impuissants à plaire ? Qui peut les désirer et en rêver encore, quand elles ne sont plus habillées que de guenilles informes ?

 

 

Par Tinuviel
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