J'aime ton corps que le temps marque à voix basse...
Tu m'as dit ça un jour, ou plutôt tu l'as écrit, tu te souviens, dis ? Et tu te souviens de mon émotion, des ces larmes qui coulaient parce que j'avais senti et ressenti la tendresse et la poésie
dans ce regard que tu posais sur moi ?
Phrase précieuse parmi mes trésors, je la garde tatouée dans ma mémoire pour toujours. Malgré tout. Malgré toi.
Et j'en viens à me demander si, un jour, nous devrons renoncer au désir...
Quand je dis nous, je ne veux pas seulement dire toi et moi qui nous mentons si mal, je veux dire nous tous qui, un jour ou l'autre, glissons sur une vie en
pente vieille.
Vient-il une année, un instant où le désir de l'autre, de n'importe quel autre, s'endort comme un vieux chien fourbu ? Le désir de toucher, renifler, lécher,
caresser, exciter, émouvoir, faire délirer l'autre et soi-même ? S'use-t-il ? Meurt-il ?
Devons-nous un jour renoncer à la fête des corps, à cet afflux de sang, de sueur et de sève qui gonfle nos rivages, nous arraisonne et nous déraisonne ?
Vient-il un âge triste, un âge terne où on ne brûle plus, où tout plaisir de chair devient sans odeur et sans goût, où les bras s'engourdissent de trop peu de caresses, où nos lèvres s'assèchent
et oublient d'embrasser, de dire la tendresse et le plaisir, de dire les mots du rêve ?
Tu te souviens, dis, quand tes yeux gris d'orage me capturaient comme un pêcheur fiévreux, et mes joues qui brillaient comme des pommes de cire ?
Tu te souviens encore de ma peau douce qui fondait sous ta peau rude, et nos corps emmêlés
pour ne faire plus qu'un seul et même territoire à conquérir sans cesse ? Et de ma joie à être cette femelle amoureuse, soumise et fière de l'être, qui te laissait toute autorité sur son
corps et son plaisir ?
Que reste-t-il, déjà, de ces tempêtes-là, de ces chaudes gourmandises ?
Un corps qui s'ensommeille ?
Ou bien vieillit-on avec un désir dont l'intensité demeure intacte, mais dont l'expression finit par devenir à ce point grotesque ou indécente que l'on finit par l'enfouir au plus profond de
notre pudeur de vieux naufragé ? Ressentir encore et toujours, mais ne plus pouvoir, ou ne plus oser...
Pourtant, ce n'est pas parce que flétrissent nos paysages que se tarissent nos sources intimes.
Les corps se fanent, mais pas les perles qui roulent et scintillent au fond de nous, encagées dans nos chairs périmées, celles-là non seulement restent intactes, mais elles grossissent,
s’embellissent et se nacrent au creux de nos cœurs, protégées par nos coquilles, polies par le ressac de nos émotions, par le flux et le reflux de nos larmes et de nos voyages intérieurs.
Mais qui les voit encore, ces perles, quand la cruauté du temps insulte nos corps devenus impuissants à plaire ? Qui peut les désirer et en rêver encore, quand elles ne sont plus habillées que de
guenilles informes ?
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